Lors de leur sommet de mercredi à Bruxelles, les ministres des affaires étrangères de l’OTAN ont tenté de resserrer les rangs, malgré les divisions croissantes au sein de l’alliance. Au même moment, l’OTAN escalade ses plans de guerre avec la Russie, puissance dotée de l’arme nucléaire.

Le point central à l’ordre du jour était l’état de l’alliance, après que le président français Emmanuel Macron ait accordé un entretien à The Economist au début du mois. Il a déclaré que l’OTAN était en «mort cérébrale». Il a également appelé à des relations européennes plus étroites avec la Russie et à une politique militaire plus indépendante de l’Amérique. Il a critiqué la politique américaine à l’égard de la Russie comme une «hystérie gouvernementale, politique et historique».

Cette déclaration remet en question le sommet des chefs d’État de l’OTAN des 3 et 4 décembre à Londres et les grandes manœuvres de l’opération «Defender 2020» prévue l’année prochaine. Outre les manœuvres navales en mer de Chine méridionale, cet exercice comprend les plus grands exercices terrestres de l’OTAN en Europe depuis un quart de siècle. 37.000 hommes sont prévus, dont 20.000 soldats américains transportés depuis l’autre côté de l’Atlantique jusqu’en Europe. Il simule une mobilisation coordonnée et totale pour la guerre avec la Russie.

Les responsables de l’OTAN ont souligné à maintes reprises leur unité autour d’une politique agressive qui vise la Russie et la Chine et encourageant les dépenses militaires européennes à se rapprocher de celles des États-Unis. «Les informations qui font état de la mort de l’OTAN sont largement exagérées», a déclaré le ministre lituanien des affaires étrangères, Linas Linkevičius, à l’agence Reuters au début du sommet, mercredi.

«Nous allons organiser une importante réunion des ministres des affaires étrangères», a déclaré le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, avant le sommet. Il a déclaré qu’elle «aborde des questions stratégiques comme la Russie, la maîtrise des armements, mais aussi les implications de la montée de la Chine.»

Arrivé à Bruxelles, le ministre allemand des affaires étrangères, Heiko Maas, a souligné que Berlin considère toujours l’OTAN comme critique, malgré les tensions croissantes entre les États-Unis et l’Allemagne et les tarifs de guerre commerciale. Mettant en garde contre les «tendances dissidentes au sein de l’OTAN», il a déclaré que l’alliance avec l’Amérique est «l’assurance-vie de l’Europe et nous voulons qu’elle le reste». Maas a proposé de former un groupe d’«experts» pour superviser les changements à l’OTAN. Il a déclaré: «Ce qui est important, c’est que le bras politique de l’OTAN soit renforcé.»

Le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, n’a fait aucune déclaration publique, bien qu’il ait déjà fait des propositions similaires pour un «groupe de sages» en vue de réformer l’OTAN. Stoltenberg passa cependant sous silence la proposition de Le Drian et approuva Maas: «Je pense que la proposition allemande est valable».

Les responsables de l’OTAN ont souligné les rivalités croissantes entre Berlin et Paris. Un diplomate de haut rang l’a dit à Reuters: «Il s’agit de savoir qui devrait être le chef naturel de l’Europe, Paris ou Berlin, ou peut-être les deux ensemble, et où l’OTAN se dirige.»

La seule stratégie que les puissances de l’OTAN ont trouvée pour faire face à l’escalade de la guerre commerciale et des tensions diplomatiques est cependant l’escalade militaire. Après le sommet, l’OTAN a annoncé deux nouvelles initiatives: espionner la Chine et former un commandement spatial de l’OTAN, peu après que Washington eut lancé son propre commandement spatial militaire en août.

Faisant allusion au budget militaire de 175 milliards de dollars de la Chine et à l’ajout, au cours des cinq dernières années, de 80 navires à sa marine — plus de navires que l’ensemble de la marine britannique — l’OTAN a annoncé qu’elle commencerait officiellement la surveillance militaire de la Chine. «Quand il y a un renforcement militaire, il faut voir contre quoi il faut se défendre», a déclaré l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’OTAN, Kay Bailey Hutchison.

Les responsables de l’OTAN ont également déclaré qu’ils se préparaient à faire de l’espace un «domaine opérationnel», c’est-à-dire une zone de combat. Stoltenberg a déclaré que «cela peut permettre aux planificateurs de l’OTAN de demander aux alliés de fournir des capacités et des services, tels que des communications par satellite et des images de données». L’espace est également essentiel à la dissuasion et à la défense de l’Alliance, y compris la capacité de naviguer, de recueillir des renseignements et de détecter les tirs de missiles», a-t-il ajouté. Environ 2000 satellites orbitent autour de la Terre. Et environ la moitié d’entre eux appartiennent à des pays de l’OTAN.»

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a également donné une conférence de presse par la suite, remerciant Maas pour son aide. Il a dénoncé la Russie, la Chine et l’Iran pour avoir des «systèmes de valeurs très différents» de ceux de l’OTAN. Il a exigé que tous les États membres de l’OTAN les «affrontent», soulignant en particulier «la menace à long terme que constitue le Parti communiste chinois». Il a salué le renforcement lancé par les puissances européennes, qui se sont engagées à augmenter les dépenses militaires de 100 milliards de dollars d’ici 2020.

Ce sommet a confirmé une fois de plus qu’il n’y a pas d’échappatoire à la spirale de l’escalade militaire menée par les puissances impérialistes de l’OTAN au sein du système capitaliste de l’État-nation. Les critiques de Macron à l’égard de l’OTAN reflètent l’alarme dans les cercles dirigeants européens. Ils sont en train de rendre compte que les guerres impérialistes lancées depuis la dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne en 1991 ont conduit à une impasse et à un risque de guerre nucléaire. Cependant, ils n’ont pas d’autre politique.

«Il y a une pensée profonde qui s’est structurée dans les années 90-2000 autour de l’idée de fin de l’histoire, d’une expansion sans fin des démocraties, d’un camp occidental qui aurait réussi à s’universaliser et aurait gagné», a déclaré Macron à The Economist. Il a ajouté: «Parfois on a commis des erreurs en voulant imposer nos valeurs, en changeant des régimes, sans les peuples. C’est ce qu’on a connu en Irak ou en Libye… c’est peut-être à un moment ce qui a été pensé en Syrie mais qui a échoué. C’est un élément de l’approche occidentale dirais-je en termes génériques, qui a été une erreur du début de ce siècle, sans doute funeste.»

Macron n’est pas allé jusqu’à admettre que la France, l’Allemagne et d’autres puissances européennes ont participé à des guerres en Irak, en Yougoslavie, en Afghanistan, en Libye et en Syrie qui ont tué ou blessé des millions de personnes et mené à l’impasse militaire très dangereuse qui existe entre les puissances de l’OTAN, la Russie et la Chine.

Tout en appelant à de meilleures relations avec la Russie «pour éviter que le monde ne s’enflamme», Macron mène en même temps des guerres sanglantes dans d’anciennes colonies françaises comme le Mali. Berlin a fourni 1000 soldats à la guerre du Mali, et l’obtention de ces troupes est un objectif clé de l’appel de Macron en faveur d’une politique militaire européenne séparée.

Malgré la guerre commerciale croissante de l’Europe et les conflits stratégiques avec l’Amérique, les propositions de Macron n’ont pas obtenu un soutien plus large. Pour le moment, les puissances européennes de l’OTAN soutiennent une escalade dirigée par les États-Unis contre la Russie et la Chine. «Paris est isolé», conclut le quotidien Ouest France en citant un diplomate d’un «pays proche de la position de la France» qui disait: «Macron n’a trouvé aucun écho au sein de l’Otan pour ses virulentes critiques.»

Le journal cite également Ulrich Speck, un responsable du groupe de réflexion du German Marshall Fund, qui a déclaré: «Macron a contraint l’Allemagne à se positionner et pour Berlin, l’OTAN reste l’avenir pour la défense de l’Europe […] La plupart des États de l’Est de l’Europe veulent garder les États-Unis dans le jeu pour tenir la Russie à distance et montrent peu d’intérêt pour la guerre contre le terrorisme menée au Sud par la France.»

En particulier, il y a clairement des tensions croissantes entre Paris et, à la fois, Berlin et Washington en Europe de l’Est. Paris prévoit d’organiser une conférence avec des responsables allemands, russes et ukrainiens le mois prochain, sans Washington. Le but est de négocier un accord empêchant la reprise de la guerre en Ukraine après le coup d’État soutenu par les États-Unis et l’Allemagne en 2014 qui visait à renverser un gouvernement pro-russe. En octobre, Paris a irrité Berlin et Washington en opposant son veto à l’adhésion de l’État balkanique de Macédoine du Nord à l’UE. Merkel a critiqué cette initiative publiquement avant-hier, en Croatie.

Le Neue Zurcher Zeitung a écrit que l’entretien de Macron avec The Economist «a profondément bouleversé Berlin. La réponse est revenue rapidement: l’OTAN n’est pas en état de mort cérébrale, mais la pierre angulaire de la défense européenne. […] Quelque chose est maintenant au grand jour qui était connu depuis longtemps, mais qui semblait être sans conséquence: La France et l’Allemagne ont des idées très différentes sur l’avenir stratégique de l’Europe.» Macron, a-t-il ajouté, «veut essayer de se mettre lui-même et de mettre la France à la place de l’Amérique en tant que première puissance.» Mais la direction qu’il propose n’est pas plus multilatérale et inclusive que celui que les États-Unis ont offert par le passé.»

Au milieu des campagnes menées par les États-Unis contre la Russie et la Chine, la résurgence d’un conflit stratégique entre l’Allemagne et la France est un signe dangereux. Le conflit entre les deux grandes puissances traditionnelles de l’UE à deux reprises au XXe siècle a dégénéré en guerre mondiale en Europe. Les pays européens ne modèrent pas leurs politiques ni ne ralentissent l’élan vers la guerre. Au contraire, ils sont impliqués de manière centrale dans la promotion d’un élan guerrier qui ne peut être arrêté qu’en mobilisant la classe ouvrière au niveau international contre l’impérialisme et la guerre.

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Le secrétaire d’État Michael R. Pompeo tient une conférence de presse à Bruxelles, en Belgique, le 20 novembre 2019. [Photo du département d’État par Ron Przysucha (Domaine public)]

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